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Acide & Museau

Acide & Museau

La colère est une courte folie

L'archipel du hashtag

Publié par William Valbuenos sur 5 Mars 2013, 17:39pm

C'est pas une sinécure d'être stagiaire chez Acide et Museau, je vous prie de me croire. En principe je m’occupe de préparer le café et la coke, je distribue à qui de droit le courrier, qui consiste surtout en lettres d’insultes et cercueils miniatures scrupuleusement empaquetés.

Parfois, à la fin des comités de rédaction, je me fends d’un lap dance sur le giron de Vinlippe Merlaunay, que je sais friand de ce genre d’agacerie olé-olé. Ça me garantit un pourliche pour le moins juteux et c’est marre.

L'entrée de la rédaction.

L'entrée de la rédaction.

Mais cette fois, le maître de céans m’a confié une mission destinée à m’aguerrir à la besogne de pisse-copie. « Tiens, y a le stagiaire philippin qui s’est fait porter pâle : toi, là, par terre, t’as qu’à nous pondre un texte sur les nouvelles technologies, ce que tu veux, je te laisse carte blanche. Si c’est bien, tu seras notre référent multimédia », qu’il m’a dit.

« Ça tombe bien », que je lui réponds, « les nouvelles technologies, j’y connais que dalle, et je m’en contrefous » – son visage s’éclaire : figurez-vous que sans le savoir, je viens d’énoncer la devise éditoriale de notre chère gazette.

Notre stagiaire philippin bosse désormais aux Inrocks.

Notre stagiaire philippin bosse désormais aux Inrocks.

Alors, je suis allé à la bibliothèque, j’ai réuni un peu de doc, et j’ai décidé de rédiger un laïus sur un site qui a le vent en poupe depuis déjà quelques mois.

Une petite devinette ! Où peut-on lire les trois propositions suivantes en V.O. non sous-titrée :

- « I hear it’s not really anal sex if she doesn’t cry……or bleed » (Scarlett Fay, actrice amateur) ;

- « Mmmh entrain de manger un gaufre au chocolat ! C’est bon sa ! » (Louise, adolescente à Bordes, dans le 64) ;

- ou encore « Mulassiers et baudets du Poitou en route vers Paris #salonagriculture » (France 3 Poitou-Charentes) ?

Twingo, c’est Bitter ! Pardon : bingo, c’est Twitter.

Scarlett Fay et ses fans au Salon de l'Agriculture.

Scarlett Fay et ses fans au Salon de l'Agriculture.

Twitter, site de microblogage créé en 2006 par Jack Dorsey, qui a oublié d’être con, sinon il ne porterait pas le même nom que le chanteur de rhythm & blues Lee Dorsey. Comme je suis facétieux et un brin poète, j’ai rassemblé parmi un flux de banalités sans cesse enrichi les trois phrases susmentionnées, qui, ainsi accolées, trouvent une résonance savoureuse, vous en conviendrez.

Mais allez débusquer la moindre once de poésie dans cette diarrhée de facts, tous composés sous forme de haïkus plombés… 140 signes de rhétorique chétive, mutilée, agitant ses moignons comme un Rom avachi dans un recoin de la Gare du Nord.

L'archipel du hashtag

Premier écueil : au prétexte de la concision, le carcan des 140 signes permet a contrario de cristalliser la médiocrité de la pensée ambiante, ici transmuée en bons mots de potaches attardés, clichetons veules, chamailleries de salon, sentences austères de pisse-froid, atermoiements d’analphabètes…

Transformer le bruit et la fureur du monde en crin-crin de boîte à musique enrouée, voici la prouesse réussie par Twitter. Nos cousins québécois, jamais à court d’une turpitude langagière, ont inventé le concept de « twittérature », ou « cuicuitérature » pour les plus farouches francophones, et l’ont greffé au programme des collèges de la Belle Province, où sont organisés des concours de gazouillis avec lyre aux bras, laurier au front et plume de paon au cul. En gros, il s’agit de formuler une pensée claire dans une langue simple – ou si l’on préfère, une pensée stupide dans une langue étriquée.

Je dis bravo : on nous prépare une génération entière de Marc Lévy. Pour ma part je préfère la cuitérature, initiée par feu « Hank » Bukowski : ça consiste à se noircir le sang avec quelques litres de whisky coupé à l’eau du robinet, avant de noircir confusément quelques feuillets froissés sur un coin de comptoir. Ou alors, recouvrir les murs des chiottes de jolies virgules comme autant d’odes aux bacchanales de caniveau.

Un cousin québécois.

Un cousin québécois.

Quelle est finalement la valeur ajoutée de Twitter, au-delà du gadget crétin des 140 signes ? Le buzz, bien sûr. La moindre truffe débarquée d’un jeu de télé-réalité moisi peut crever d’une O.D. aux barbituriques dans sa chambrette, vous le saurez d’abord sur Twitter.

Je ne doute pas que vous vous en foutiez comme de votre première rocambole de Milan mais aujourd’hui, la primeur de l’information, c’est le Graal. Les twittomanes s’échangent, à une cadence frénétique, des bouts de vérité plus ou moins trafiquée, plus ou moins anodine, en se jetant des dièses à la gueule. Un bon connaisseur de la toile parlera d’un hashtag.

Pour déclencher un buzz donc, tapotez #, suivi d’une couillonnerie en vogue, par exemple : #NouveauPapeQueutardNégroïde (ou autre chose, bien entendu, si vous ne mangez pas de porc).

Vous pourrez ensuite aviser aisément qui, parmi la populace des lieux, s’engouffre dans la brèche incisée, entonnant à tue-tête le refrain du hashtag, assorti d’un nouveau couplet fulgurant et frappé au coin du bon sens, pour bien obscurcir encore le chaos du buzz.

En général, l’épicentre de l’excitation médiatique peut se targuer d’obtenir très vite des relais, qui assurent un vacarme assourdissant au fait brut, et une gloire pleine de chiffres à l’émetteur du message. Bon, je fais le mariolle à causer comme Jacques Derrida, et je sens que vous allez décrocher à défaut de vous dérider…

Le philosophe Derrida avant son séjour au Brésil.

Le philosophe Derrida avant son séjour au Brésil.

Pour simplifier : le succès de Twitter repose sur la superposition numérique de quidams et de stars. L’identité des célébrités est confirmée par un voyant vert en forme de chevron, qui fait autorité. Si vous déclarez tout de go à S_Royal89 qu’elle est encore largement poutrable, ne vous méprenez pas : il s’agit bien de l’authentique Ségolène.

Les quidams sont appelés des followers (des suiveurs), et les stars, plus ou moins reluisantes, mais forcément adeptes des e-technologies, et partant « dans l’air du temps », génèrent le buzz en pétant au-dessus de la commode de l’entrée, si bon leur semble. En une fraction de seconde et quelques milliers de clics simultanés, ces hôtes trois étoiles de Twitter peuvent s’enorgueillir d’une comète d’oisifs lambda venus quêter leur pitance sensationnaliste sur la toile. Une façon d'exhorter leurs ouailles à se reproduire ad nauseam, et les faire sauter dans un cerceau enflammé comme des bêtes de cirque…

« Bientôt 500.000 followers ! », clame telle poupée-pute qui pousse la chansonnette sur des beats de dancefloor. Et les gueux viennent ronger l’os en minaudant, dans une visqueuse démonstration de servilité

Et ils poussent le vice jusqu’à quémander un « retweet » (à savoir une répétition de leur tweet enamouré), pour mieux écouter le silence vertigineux de leur bassesse dans l’écho d’un rot auguste de leurs idoles.

Hosannah, au plus haut des retweets ! Ceci est un cliché rare de twittos mordants (non daté, source inconnue)

Hosannah, au plus haut des retweets ! Ceci est un cliché rare de twittos mordants (non daté, source inconnue)

Je deviens belliqueux, je m’en rends compte. Peut-être suis-je un peu aigri – car pour ma part, je me suis fait lourder de Twitter. Peu importe, me direz-vous, et vous aurez raison, puisque la majorité d’entre vous possède à coup sûr un compte Twitter à peu près aussi dynamique qu’un Livret A dans une banque offshore des Iles Caïman.

Pourtant, je déplore la suspension de mon compte, car j’ai tenté de balancer des grains de sable dans les rouages de la machine,. Explication : je me suis dit qu’en ma qualité de stagiaire chez Acide et Museau, censément voué à un anonymat perpétuel, j’avais peu de chance de créer le moindre buzz.

Le sort réservé aux twittos chez Acide et Museau.

Le sort réservé aux twittos chez Acide et Museau.

J’ai donc choisi un mode de communication que j'ai cru maîtriser, c’est-à-dire la provocation. Mais dans la subtilité, attention !

Un truc vachement situ quoi, Debord aurait adoré, je vous en laisse juges : je n’ai enregistré que des tweets où je comptais, à partir de 1, suivi de 2, puis 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, etc., je suppose que vous connaissez la suite – jusqu’à épuisement des 140 signes.

Par conséquent, je me suis vite retrouvé dépositaire d’une bonne palanquée de tweets – et pour ce qui est de l’énumération stricto sensu, je suis arrivé à 100, puis à 500, enfin à 1000. J’ai fait une pieuse entorse à ma litanie en m’autorisant la célébration de ces chiffres ronds : profitant de l’espace d’expression d’un tweet, je bégayai ces numéros sésames comme on crie « hosannah », et je les gratifiai de points d’exclamation redoublés, pour montrer que ma joie de pionnier infatigable n’était point feinte. Ensuite, dès le tweet suivant, retour au comptage méticuleux.

Très vite, j’ai senti autour de ma démarche iconoclaste le frémissement du buzz : un à un, les twittomanes curieux de connaître la raison de ce comptage à l’infini se sont agglutinés autour de moi, m’ont suivi toutes affaires cessantes. A 5 000, j’avais quasiment le nombre équivalent de followers hagards, extatiques, suspendus à mes tweets pourtant rigoureusement monotones : des chiffres, des virgules, des points d’exclamation, et baste ! Fi de la sémantique.

Je me suis déconnecté pour me reposer, j’ai mis la viande dans le torchon, et le lendemain matin, alors que je m’apprêtais à revenir sur les lieux du crime, ce message est apparu sur l’écran : « Votre compte a été suspendu. Nous avons des raisons de croire que vous n’êtes pas réel ». Cui-cui ! Ça m’apprendra à imiter le chant de la machine, tiens.

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