Nick, Laurence & rock 'n' roll - Acte III
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Nick Kent : Une chose est sûre, je n'écrirai jamais sur les Eighties.
Laurence K. Romance : Tu devrais, tu pourrais parler de Jimmy Somerville et Marc Almond !
N. K. : Ce n'était pas ma décennie, je n'ai pas été particulièrement actif à cette époque.
Tu n'es pas obligé d'écrire sur la musique, tu peux très bien parler de toi. Dans Apathy For The Devil, il y a des passages géniaux dans lesquels tu évoques Laurence et ton fils notamment.
Là, on parle des Nineties et c'est un sujet que je pourrais traiter dans le cadre d'un livre car il s'y est passé bien plus de choses. Il faut dire que j'ai dormi la plupart du temps pendant les années 80. J'étais plongé dans un long sommeil opiacé, voilà.
J'ai tout de même adoré les Smiths, rencontré Nick Cave et Shane MacGowan, j'ai passé du temps avec eux.
Mes Seventies étaient géniales, d'une richesse incroyable : j'ai fait plein de choses alors que je n'étais qu'un putain de junkie. J'étais en train de discuter avec Marc Bolan et, l'instant d'après, je me retrouvais avec Malcolm McLaren. Tout ça dans la même soirée.
C'était ma vie de l'époque : j'étais jeune, plein d'énergie, et je prenais des drogues qui me permettaient de tenir 24 heures d'affilée. Je sortais et Londres m'appartenait, même lorsque je dormais dehors. C'était une belle façon d'envisager la vie, entre The Passenger et Sur la Route de Kerouac.
A force de sillonner un lieu, tu en connais tous les recoins et il finit par t'appartenir. Pas au sens Adolf Hitler bien sûr ! Et tu finis par entretenir un lien spirituel avec cet endroit, et c'est un sentiment merveilleux. Pendant les Eighties, Londres ne m'appartenait plus. De toute façon, je n'avais plus rien. Excepté des problèmes de drogues.
J'ai une mémoire très précise sur ma vie et les événements survenus pendant les Seventies. J'ai musclé mon cerveau à cette fin, me permettant ainsi de retenir tous les faits et détails de cette période. Je n'ai aucun souvenir immédiat des années 80, je préfère laisser cette décennie à mon fils !
The Passenger d'Iggy Pop. Le seul défaut de cette super chanson est qu'elle a été repompée par Cookie Dingler et Finley Quaye, entre autres.
Laurence, quels sont tes projets ?
L. K. R. : J'ai une envie qui me trotte dans la tête mais qui va être difficile à mettre en forme : un recueil de mes rencontres avec un fil conducteur. La démarche est difficile. Je n'aime pas les bouquins que publient tant de mes confrères journalistes que je ne citerai pas, comme "Tous les tubes des années 90". Les mecs trouvent un éditeur, balancent leurs chroniques vite fait : mais quel est l'intérêt ? Ce sont des brouillons !
Des noms, s'il te plaît !
Non !
Michka Assayas vient de se plier à l'exercice : une compilation de ses articles vient de paraître. Je rêve que Nick fasse de même.
Mais il l'a fait avec L'Envers du Rock !
Certes, mais il pourrait faire 10 tomes.
C'est un travail colossal. Regarde les ouvrages posthumes de Lester Bangs : les gens qui se sont chargés de la publication n'ont rien coupé. On y trouve à boire et à manger, il n'y a pas de hiérarchisation des sujets et ce n'est certainement pas cela qu'aurait voulu Bangs, cela embrasse trop de choses.
Je suis confrontée au même problème : comment faire cohabiter Jean Lorrain, Villiers de L'Isle-Adam, Mark E. Smith et Serge Lutens dans un même ouvrage ? Une chose dont je suis sûre, c'est que c'est moi m'en occuperai.
La démarche des gens qui achèteraient cet ouvrage serait plus liée au fait qu'ils aiment ton écriture et toi, plus que pour apprendre des choses sur Serge Lutens.
Cela nécessite un gros travail de réécriture à l'instar de Nick avec L'Envers du Rock.
N. K. : Mes articles n'étaient pas assez bons. J'ai voulu faire éditer le meilleur de Nick Kent, alors j'ai produit le meilleur de Nick Kent. L'écriture d'un livre est un projet qui demande un tel investissement que la publication de chroniques anciennes non retouchées ne doit pas se faire via ce medium, mais par le biais d'Internet par exemple.
Il y a plein de choses qui traînent sur Internet signées de la main de Nick. Peut-être que cela ne nécessite pas beaucoup de retouches. Même si le fait de relire des textes datant d'il y a quarante ans doit inciter à tout reprendre.
L. K. R. : Tu peux voir les choses d'une autre manière : la publication d'écrits posthumes, comme ceux d'Alain Pacadis il y a quelques années, peut aussi refléter le portrait d'une période précise.
Dans ces conditions, il y a un intérêt à lire Pacadis qui rédigeait après trois nuits blanches d'affilée passées au Palace, ça permet de s'imprégner de l'esprit de l'époque.
Mais je préfère faire ce travail d'édition moi-même, apporter les modifications qui s'imposent plutôt que d'autres s'en chargent à ma place.
Lorsque j'ai traduit Le Journal de Kurt Cobain, on m'a souvent demandé s'il aurait aimé qu'il soit publié. La réponse est évidente : il l'aurait brûlé s'il ne voulait pas que cela sorte. Ça semble logique, non ? Ce qui a été barré n'est pas sorti et de toute façon, sa Veuve joyeuse n'a fait filtrer qu'une partie de ses carnets. Je parie qu'une autre partie suivra pour les vingt ans de la mort de Cobain l'année prochaine. Courtney Love fait sa Yoko Ono sur ce coup, elle capitalise autant qu'elle peut sur l'héritage de son mari.
(Nick se lève pour aller pisser.)
Dis Laurence, ça craint si je taxe de l'herbe à Nick pour me rouler un joint ? J'ai super envie de fumer là...
Pas de problème, demande lui.
(Nick s'en revient. Je ferme ma gueule.)
Nick, combien de temps t'a pris l'écriture d'Apathy for the Devil ?
N. K. : Un an et demi, à raison de six jours par semaine. Je vis la nuit, j'ai donc écrit un petit millier de mots à chaque fois, entre 3 heures et 7 heures du matin, pendant que mon fils dormait et n'écoutait pas de death metal ! Au calme, donc.
Les mots venaient facilement, alors que je redoutais le contraire. Je n'inventais rien, ne faisant que retranscrire mes propres souvenirs. Il n'y avait pas d'intrigue : les faits, rien que les faits.
C'était une expérience agréable.
Ce livre est drôle, très pince-sans-rire, je me suis souvent marré en le lisant.
J'aurais très bien pu écrire des trucs comme : « Oh, nous étions de jeunes poètes, tout s'écroulait autour de nous, et quelles terribles tragédies nous traversâmes ! Pauvre Sid Vicious, quel malheur pour un être aussi merveilleux... Et je me dois de vous raconter combien tous ces gens étaient exquis et délicats. »
Mais cela ne correspondait pas à mes souvenirs. J'ai logiquement choisi l'autre option.
Est-ce que Chrissie Hynde a lu le livre ? Il y a un excellent passage dans lequel tu écris, de mémoire : « Nous sommes de nouveau en bons termes avec Chrissie, mais j'ignore si nous le resterons lorsqu'elle aura lu le livre. »
Je l'ignore. Mais elle réagirait comme la plupart des gens dont je parle dans ce livre : elle trouvera sûrement quelque chose d'offensant en le lisant. Je n'ai eu connaissance des réactions des intéressés à mon livre et n'ai rien fait pour pour les recueillir. Je me fous de ce qu'ils pensent. C'est ce que je pense d'eux à travers ce livre qui importe.
J'ai l'habitude à ce que la plupart des gens dont je parle détestent lire ce que je dis d'eux. Ils m'aiment bien, trouvent ma compagnie agréable, pensent que je suis drôle et plein d'esprit et puis je les régale d'anecdotes tordantes. Mais quand ils lisent mes articles, c'est une autre affaire : ils ont un point de vue sur eux-mêmes très différent du mien.
Chrissie Hynde, chanteuse des Pretenders et ex-copine de Nick, a lu Apathy for the Devil : elle en est tombée sur le cul.
Morrissey était fan de moi quand il avait quatorze ans et m'envoyait des lettres auxquelles je ne répondais pas. Lorsqu'il est devenu connu moins de dix ans plus tard, je le rencontre en ignorant qui il était : « Je suis devenu accro aux New York Dolls parce que tu as écris sur eux dans le NME. » Il était face à moi, totalement ébloui.
Mais lorsque j'ai écrit sur lui, je l'ai mortellement blessé. Mes propos étaient en contradiction avec l'image qu'il avait de lui-même : une âme noble et torturée, perpétuelle victime, en dépit de ses nombreuses qualités. Je n'ai pas cette vision de Morrissey : c'est un homme impitoyable, d'une très grande froideur, ce qui le rapproche à mon sens d'Andy Warhol. Il partage un autre point commun avec ce dernier, qui est celui d'exercer un fort pouvoir de fascination sur les personnes fragiles, qui ne vivaient plus que pour lui, en se faisant passer pour une divinité.
Andy Warhol se foutait éperdument de ses fans, il se servait d'eux. Il est allé très loin dans ses délires drogués en créant des œuvres à base d'éclaboussures du sang à la Factory.
Morrissey est au-dessus de tout cela mais fonctionne de la même manière. A l'époque des Smiths, son discours était le suivant : « Je suis pathétique, tout le monde me trouve moche et antipathique... » Quel paradoxe, car son ego était déjà démesuré !
Je regardais l'autre jour des images d'archives de Morrissey sur YouTube et tombe sur un talk show aux Etats-Unis dont il était l'invité en compagnie de son fan club local. Et bien la façon dont il se comportait avec le public était indigne. C'était Nuremberg en 1936, un dictateur en puissance : « Vous m'appartenez, et vous vous devez de m'applaudir ». C'est tellement malsain...
L. K. R. : Il n'est pas le seul. Tu ne pas choisir d'être proche des artistes et écrire sur eux. Si tu noues des liens et écris ce que tu penses, tu te fâches avec eux. L'orgueil est tel que la moindre réserve ou la moindre virgule, placées même dans une critique élogieuse, donneront lieu à des engueulades pas possibles.
N. K. : Tu serais surpris, car c'est systématique ! A la question sur la critique l'ayant le plus meurtri, David Bowie a répondu que c'était l'un de mes articles. Idem pour David Gilmour de Pink Floyd.
L. K. R. : Je suis citée dans la biographie de Polnareff comme étant son pire souvenir d'interview !
Pourtant tu es sympa en entretien, que s'est-il passé ?
Ah mais c'est Polnareff qui est trop chiant !
Il m'a baladée pendant trois semaines, de palace en palace pour le rencontrer. Lionel Rotcage, mon rédacteur-en-chef de l'époque, avait eu l'intelligence de me laisser souffler quelques jours après l'entretien pour me demander de rédiger un article sur le thème « Comment ne fait-on pas d'interview de Michel Polnareff ? »
Bref, il m'a cité dans le bouquin que lui a consacré Philippe Manœuvre et cela prouve que je ne l'ai pas laissé indifférent puisqu'il semble ne pas pouvoir me blairer !
Lionel Rotcage peut se reposer
http://www.liberation.fr/medias/010161624-lionel-rotcage-peut-se-reposer
Lionel Rotcage était le fils de Régine et a eu 1 000 vies. La nécrologie de Libération vous en donnera un aperçu. Rachetez en les droits tant qu'il en est encore temps : son biopic fera un carton.
(Je tuerais pour un joint. Que faire si Nick refuse de me filer de ce qui m'a l'air d'être de l'excellente beuh ? Passons.)
N. K. : Il vaut mieux susciter la haine que le mépris. En effet, quelqu'un qui te déteste te place au même niveau que lui, puisque tu lui inspires une rage authentique ! Il ne peut pas te signifier son dédain de façon tiède, d'un « Oh ! Va te faire foutre... » par exemple.
Lorsque j'ai démarré ma carrière, j'étais absolument fan de Led Zeppelin et des Rolling Stones, comme la plupart des journalistes de l'époque qui avaient eux aussi leurs vaches sacrées.
Je me souviens d'un confrère au NME qui s'est transformé physiquement en David Bowie. Quoique Bowie faisait, il changeait de look et se métamorphosait en Ziggy Stardust, puis en Aladdin Sane, etc. Une sorte de vassal. Iggy Pop m'a rapporté que Bowie était très clair au sujet de ce journaliste et le méprisait totalement. Il était devenu une sorte d'animal de compagnie.
Et bien je préfère être détesté que de devenir un putain de toutou ! Je ne veux pas qu'un artiste me prenne de haut, c'est impensable. Quand j'écris, je ne fais que décrire mes sentiments le plus honnêtement possible. Je ne peux pas tomber dans un dithyrambe comme « Quel génie ! Quel formidable artiste ! Quelle créativité ! » en occultant le reste, parce que les gens auxquels je m'intéresse sont presque tous complètement tarés. Si tu n'es pas dans cette démarche, deviens alors attaché de presse parce qu'il y aura plus de fric à prendre.
Ce qui est remarquable en te lisant et que tu es souvent bien plus intéressant que les sujets sur lesquels tu écris.
Merci pour le compliment, mais je ne suis pas d'accord avec toi ! Les gens qui me passionnent ont un talent, une vision, et s'engagent dans des voyages sans route balisée.
Toi, ton talent réside dans le fait que tu parviens à décrire très précisément la personnalité intérieure des gens. Quand je te lis, j'ai l'impression de connaître le mec dont tu parles à la fin du texte.
Personne ne sait ce qui se passe dans la tête de gens comme Brian Wilson, Syd Barrett ou Jerry Lee Lewis.
L. K. R. : Et eux non plus.
N. K. : Il faut donc partir d'une hypothèse, ce qu'a fait Nick Tosches avec son Hellfire consacré à Jerry Lee Lewis. Ce livre est brillant et m'a beaucoup inspiré. Peu importe que le texte décrive précisément Lewis. Le style de Tosches et le personnage qu'il a créé ont contribué à capturer l'homme tel qu'il est, et qui se fond dans l'image que nous avons de lui. Sa vue d'ensemble est une réussite. Et c'est bien cela que j'essaie de faire à ma façon.
On souffle un peu et on écoute "Rocks Off" en regardant les images de Robert Frank. Le reste de l'article, qui évoque notamment Keith Richards, s'autodétruira si vous n'allez pas jusqu'au bout de la vidéo.
Keith Richards était un enfant très timide qui n'a pas dû se marrer tous les jours à l'école. Puis il a rejoint un gang, les Rolling Stones, a pris les drogues qu'il ne fallait pas prendre, est sorti avec des nana foldingues comme Anita Pallenberg. Il est devenu cette figure iconique alors qu'a priori, rien ne l'y prédisposait. Keith Richards est resté ce garçon timide. Iggy Pop est aussi quelqu'un de discret à l'origine.
Nick, puis-je me rouler un spliff s'il te plaît ?
Bien sûr, vas-y.
(A suivre.)

