A moins de vivre en Laponie ou dans le Cantal, vous avez entendu parler du retour médiatisé de David Bowie coïncidant avec son 66ème anniversaire. Un single convenu, mais pas si nul, a été dévoilé. Vous pouvez l'écouter seuls sur youtube, vous ne mettez pas votre vie en danger et ne recevrez pas de claque musicale trop durable.
L'évènement de ces derniers jours est plutôt la diffusion de la pochette du 25ème album studio de Bowie. La voici :
Surprise : il s'agit de la pochette de l'album "Heroes" (deuxième volet de la fameuse trilogie berlinoise qui n'a de berlinoise que le nom) trafiquée par un enfant de 3 ans qui aurait suivi une formation de deux heures à Photoshop. Le titre de l'album original est barré, le visage de Bowie est occulté par ce cadre blanc dans lequel est indiqué le nom de l'opus : "The Next Day" donc.
La pochette originale que tout le monde connaît et qui est imprimée dans le cortex des gens nés avant 1990 :
Cette nouvelle pochette été pensée en 5 minutes et réalisée en 10 secondes : intéressant quand on sait que les artistes établis apportent un soin méticuleux au packaging, aux visuels et au boni pour donner envie à leur public d'acheter encore des disques au lieu de les voler. Bowie s'en fout, son œuvre est colossale, il le sait et il le prouve en détournant la pochette d'un de ses dix chefs -d'œuvre des années 70.
Voilà ce que donnait le versant le plus sombre, et le plus beau de l'album "Heroes" :
Tourner les serviettes !
On pourra s'attendre à ce que ce "The Next Day" soit dans le prolongement d'"Heroes" : peau de zob. Pourquoi ? Parce que seule la moitié de l'équipe qui a créé "Heroes" a été conviée à la réalisation de l'album à venir : Carlos Alomar, guitariste de génie, et Brian Eno, génie du son, n'ont plus collaboré avec David Bowie depuis belle lurette. Ne restent que Bowie lui-même, bien sûr, et Tony Visconti, fidèle producteur qui a également bossé pour les Rita Mitsouko ("The No Comprendo" et "Marc et Robert") mais également pour ... Marc Lavoine et Raphaël, ce qui fait mal au cul de l'écrire mais c'est comme ça.
Ne nous y trompons pas, je mets ma main au feu qu'il ressemblera à ses œuvres les plus récentes : du rock pour adulte un peu léché/dégagé derrière les oreilles, pas forcément désagréable, mais qui ne donnera pas envie à vos gosses d'aller faire la révolution. Vous et moi sommes trop vieux et trop bourgeois pour cela. Et puis nous sommes plus là pour cela et n’avons plus rien à attendre d’un musicien qui a déjà tout donné.
La pochette d'"Heroes" était-elle même inspirée de celle d'un fameux album au titre Dostoïevskien, produit par David Bowie, évidemment, et paru en 1977 :
Ce disque est l’une des pierres angulaires du post-punk au même titre qu’une bonne douzaine d’excellents albums de la même période et Ian Curtis ne s’y était pas trompé puisque « The Idiot » tournait sur la platine lorsque son corps pendu fut découvert.
Continuons à remonter le temps : la photo présentant Iggy Pop en train de faire l’andouille était elle-même sous l’influence du tableau d’Erich Heckel, intitulé Raiquerol, que voici :
Heckel a été forcément influencé par la Sécession Viennoise et maîtrisait son Klimt et son Schiele sur le bout des doigts.
Cet "auto-portrait en Sébastien" peint par le dernier nommé n'avait pas dû laisser Heckel indifférent à l'époque :
L'idée de sécession habitait alors Pop et Bowie lorsqu'ils s'attelèrent à redéfinir le rock concomitamment à l'explosion du mouvement punk. On ne saura jamais si le clin d'œil aux artistes viennois est volontaire, et peu importe. Mais la coïncidence intrigue autant qu'elle amuse.
Il n'y a qu'un très vague rapport entre la peinture de Schiele et le prochain album de Bowie, et c’est ce qui fait tout le sel de la chose. Les recyclages successifs ont créé de nouveaux supports et ce processus n'est pas prêt de s'arrêter.
Bowie n’a donc rien perdu de son sens inné de la communication et utilise son œuvre après qu’il a été accusé d'exploiter les nouvelles tendances et sucer la moelle substantifique de ses collaborateurs les plus brillants.
Je vous laisse, j’ai la compile de Marc Lavoine sur le feu, à écouter.




